La pièce du banquier

FICHE ACTION : PIÈCE DU BANQUIER

Niveau : Difficile.
2 personnes.
Durée de l’activité : Environ 5 minutes.

Pièce du banquier

Décors : bureau du banquier, 2 plots en carton avec plateau pour faire bureau. Un tabouret pliable fait office de chaise de bureau. Un homme, le banquier, est assis en chemise, cravate devant son ordinateur.

Le banquier est en ligne avec son trader (improvisation). Un autre homme, le client, frappe et entre. Le banquier le fait attendre (toujours en ligne). Le client debout, se dandine.

B – (abrupt, tout en gardant le téléphone sur l’oreille) C’est pourquoi ?
Le client ne répond pas. Le banquier continue ses transactions au téléphone. Il termine.
B – (abrupt) Le temps, c’est de l’argent. L’argent j’en ai, le temps, j’en ai moins. Venons-en aux faits. et bien ?
C – C’est à dire …. Hum, en fait …
B – Enfin, monsieur !
C – Oui, en fait, oui.
B – Je vous écoute.
C – Bien, vous savez certainement que je suis au chômage depuis plus de 6 mois.
B – Non, je l’ignorais.
C – (en bafouillant) Eh bien, tout est plus cher en fait. r le train, le bus,. Je dois acheter des petites quantités de tout et du coup je paye plus cher. L’essence est trop chère pour que je puisse me rendre aux entretiens d’embauche. joindre les deux bouts, c’est miracle.
(pendant ses explications, le banquier prend un air distant, baille, regarde ses ongles, fait un geste de joueur de violon, de joueur de pipeau, etc.)
B – (agacé) , numéro de compte.
C – 126 290 735 03
Le banquier tape le numéro, regarde, clique, clique et reclique plus fort. Il se retourne vers le client.
B – Hmmm. Je vois, je vois. Beau découvert ! C’est grave ! Il faut arrêter l’hémorragie !
C – Je ne vois pas ce que je pourrais faire de plus monsieur.
B – Mais si ! Il y a toujours moyen de faire des économies. . Ne dites pas que vous n’y avez pas pensé.
C – Mais j’essaie quand même de manger sainement.
B – Oui, c’est ça… et tous ces chèques C’est la limite du raisonnable.
C – Des frais scolaires, le loyer, les factures quoi.
B – Oooooooo ! Et je vois que l’échéance de votre prêt tombe demain ! C’est sûr que ça ne passera pas ! Là je ne peux rien pour vous. Ca va vous entraîner des frais supplémentaires.n’aimerais pas être à votre place,
C – Des frais supplémentaires ??? En quel honneur? Je n’ai déjà plus rien. Pourquoi vous en prendre aux plus pauvres?
B – Mais c’est avec les plus pauvres que les banques gagnent le plus d’argent ! Les frais en question sont les frais de rejet, de dossier, de gestion, d’exécution… Tout ça nous coûte de l’argent. Il n’est pas question que ça vienne de notre poche. C’est la loi.
C – Mais ces frais, vous les sortez de votre chapeau !
B – Pas du tout monsieur ! Tout est dans les conditions générales du financement. Vous les avez lues et signées.
C – (dans sa barbe) Je les ai signées, oui. (plus fort) Eh bien, je ne peux plus payer. Je ne peux plus, voilà tout !!!
B – Mais vous êtes OBLIGE de payer. C’est la loi. Quand vous avez signé votre accord de prêt, vous vous êtes engagé. C’est une RECONNAISSANCE DE DETTE.
C – Et alors ?
B – Et alors, il est très important pour nous de récupérer cet argent, surtout les intérêts. Sans oublier le plus important : le capital !
C – Comment ? Avec tout ce que vous gagnez déjà ? 5 milliards de bénéfs rien que l’an dernier tout de même. Ce n’est pas moi qui vous mettrai sur la paille.
B – Ce n’est pas comme ça que ça marche. Vous touchez au pilier du système. Comme on dit, « qui paye ses dettes s’enrichit » !
C – Je ne peux pas, je refuse. Voilà !
B – Il faut nous rendre l’argent pour deux raisons. Les intérêts nous servent à prêter plus d’argent et ce qui reste, ce que l’on appelle le capital, il faut le détruire, c’est comme ça que c’est convenu.
C – Comment ça le DETRUIRE ?
B – Je ne sais pas si vous êtes capable de comprendre ça Monsieur. La finance, c’est très complexe et j’en ai déjà trop dit.
C – Me saigner à blanc pour que vous puissiez brûler mon argent…
B – (l’interrompt) NOTRE argent.
C – Peu importe, dès que je vous le rends, hop ! À l’incinérateur !
B – Mais l’argent, on ne va pas le brûler car il n’existe pas vraiment (cafouille). Enfin, l’argent on l’a créé pour vous au moment où vous avez signé le prêt.
C – Mais l’argent ne vient pas de votre coffre-fort ?
B – Quel coffre-fort ?
C – Quel coffre-fort ?! Vous voulez dire que vous n’avez rien en réserve ?
B – (rigole) Monsieur, l’argent maintenant ce n’est que des chiffres sur les écrans de nos ordinateurs … et du vôtre aussi si vous prenez le package Super Cyber Plan 2.0. On peut étaler les frais d’adhésion sur 10 mois si vous voulez….
C – Non mais, vous avez de l’argent, oui ou non ? C’est vous la banque ! Comment pouvez-vous me prêter de l’argent si vous n’en avez pas ? JE RESUME : vous m’avez prêté de l’argent qui n’existe pas et vous voulez absolument que je vous le rende pour que vous puissiez le détruire.
B – Mais pas trop vite … vous payez aussi les intérêts. En fonction de vos capacités de remboursement le contrat de prêt fixe le nombre d’échéances. En gros, moins vous avez, plus vous payez.
Il ricane.
C – Tout ça est absurde. Ca sent mauvais votre histoire. Ca ne peut pas être légal !
B – Mais si monsieur. Ce sont même les LOIS DE LA FINANCE QUI NOUS DICTENT NOTRE CONDUITE en tant qu’institution financière. Notre code déontologique est TRES STRICT. C’est difficile à comprendre mais au point où on en est, je vais essayer de vous l’expliquer….
Déjà, les lois de la finance nous disent que si nous avons 10.000€ en coffre, nous pouvons vous prêter 100.000€, de quoi acheter une belle maison !
C – Donc, avec mon SMIC, je vous rembourse 10.000 par mois !
B – Monsieur, êtes-vous une institution financière ?
C – Non.
B – Êtes-vous BANQUIER ?
C – Non.
B – Alors fermez-la! (fait le signe du canard avec sa main en ricanant).
C – Les lois ne vont que dans le sens des banques alors !
B – C’est vous qui le dites monsieur.
C – Non vous ! C’est ahurissant ! Alors avec 10.000 vous pouvez me prêter 100.000. D’où viennent donc les 90.000 ? La banque centrale ?
B – Non, elle n’intervient que si on perd de l’argent. Elle nous renfloue régulièrement. C’est magique. C’est le système !
C – (insiste) Et les 90.000 ???
B – (regarde sa montre, agacé) Cet argent monsieur ne prend existence qu’au moment où vous signez l’accord de prêt qui n’est en fait qu’UNE RECONNAISSANCE DE DETTE. Et comme la dette est reconnue, l’argent existe forcément … pour VOUS monsieur. N’est-ce pas merveilleux ? Vous avez d’autres questions ?
C – Si c’est si merveilleux, pourquoi devrais-je vous rendre cet argent qui n’existe pas ?
B – Il le faut monsieur si tout le monde faisait comme vous, la machine financière ne pourrait plus tourner. Il faut faire très attention le moindre couac pourrait le dérégler et hop, tout espoir de croissance s’arrête. Le marché perd confiance et ÇA c’est mal. (se met en transe) C’est mal, c’est mal, c’est mal. A éviter à tout prix. A tout prix, à tout prix, à tout prix. (revient à lui-même et reprend)
Notre fonction est de créer de l’argent pour que vous nous payiez les intérêts. Ces intérêts sont ce qui nous permet de vous prêter de l’argent. Dès que vous nous payez 100€ d’intérêts, nous pouvons vous proposer un crédit de consommation de 1.000€. C’est une bonne affaire pour nous.
C- C’est pour ça que je paye les intérêts avant tout !
B – C’est ce qui écrit dans notre accord. Comprenez donc monsieur que pour chaque échéance manquée, pour chaque euro d’intérêt que nous ne récupérons pas en temps et en heure, ça nous fait un manque à gagner de 10€. Ca fout en l’air notre compte d’exploitation et on est obligé de tout recalculer. Ca coûte très cher tout ça, très, très cher !
C – OK d’accord pour les intérêts. Mais si je n’arrive pas à rembourser le capital du prêt.
B – Holà ! c’est encore pire. La loi nous oblige à saisir votre maison et à la vendre en dessous du prix du marché et le restant dû, on le prend, soit de votre salaire, soit de votre compte bancaire. La loi est très stricte de ce point de vue là.
C – En gros quand vous gagnez, je perds et quand vous perdez, c’est moi qui paye.
B – Voilà ! Vous voyez, vous avez tout compris à la finance.
(on fait mine que c’est la fin – s’il y a des applaudissements, le client crie)
C – Attendez, attendez, ATTENDEZ
B – (quand il y a silence) Oui monsieur ? (vraiment agacé)
C – J’ai entendu que je pouvais renégocier mon prêt pour avoir un taux plus intéressant.
B – Attendez voir … non, ce n’est pas possible. VOUS ETES TROP ENDETTE !
(rideau)